Nichée au cœur de la Flandre-Occidentale, à Bavikhove, la Brasserie De Brabandere incarne à elle seule l'excellence et la résilience du patrimoine brassicole belge. Depuis plus de 130 ans, cette maison familiale traverse les époques sans jamais renier ses racines.
1. Une aventure née de la terre en 1894 et la résilience face à l'Histoire
L'histoire commence à la fin du XIXe siècle. Adolphe De Brabandere, infirmier et fermier de village, s'associe à son fils Joseph pour créer une brasserie destinée à valoriser les cultures de sa ferme. Si les premiers jalons sont posés en 1894, Joseph insuffle le véritable élan entrepreneurial à l'entreprise.
Hélas, le destin frappe en 1929 : Joseph disparaît prématurément. C'est d'abord son épouse qui tient vaillamment la barre avant que la génération suivante, incarnée par ses enfants (dont Albert), ne prenne officiellement le relais en 1950.
La brasserie surmontera ensuite les pires heures de l'histoire européenne. Durant la Première Guerre mondiale, elle fait face comme elle peut ; lors de la Seconde, la ruse fait des miracles. Son aïeul démonte entièrement son tout nouveau camion avant l'occupation, dissimulant les pièces aux quatre coins de la brasserie sous forme d'outils et de rechanges. Résultat : sitôt la paix revenue, il est le tout premier à réassembler son véhicule, s'octroyant une longueur d'avance décisive sur ses concurrents pour livrer les briques et la bière indispensables à la reconstruction de la région d'Ypres.
2. De père en fils : l'école de la transmission et l'ère moderne
En 1975, c'est au tour d'Ignace De Brabandere (4e génération) de reprendre le flambeau. Véritable moteur commercial, il sort la brasserie de son ancrage purement local, développe l'exportation vers la France voisine — avec un point d'ancrage historique à Arras — et mise massivement sur le sponsoring sportif, associant la célèbre Petrus aux maillots des clubs de football de première division, notamment SV Zulte Waregem et Courtrai.
Pour Albert De Brabandere (actuel dirigeant de la 5e génération), l'immersion dans le grand bain familial a commencé dès l'âge de 8 ans. « Mon salaire se constituait de quelques francs belges par caisse remplie à la main », se souvient-il. Vacances après vacances, de la ligne d'embouchure à la salle de brassage en passant par les tournées de livraison, il touche à tout.
À 18 ans, son père lui impose un parcours d'excellence : études de commerce, une année complète de spécialisation en brassage et maltage à l'école de brasserie en Allemagne, une année à Paris, puis quatre années riches d'expériences au sein d'une grande multinationale de la bière à Amsterdam (Heineken).
"Une brasserie familiale, on ne la possède pas vraiment, on en garde simplement soin pour la prochaine génération." — Albert De Brabandere
3. De Bavik à De Brabandere : un retour aux sources assumé
Entre 1990 et 2014, l'entreprise a opéré sous l'appellation de Brasserie Bavik. Afin de célébrer son 120e anniversaire et de réaffirmer haut et fort son ancrage familial et son patrimoine artisanal, la brasserie a choisi de reprendre son nom d'origine : Brasserie De Brabandere.
C'est sous cette impulsion que l'entreprise s'est dotée d'une identité forte, rationalisant ses finances tout en modernisant son outil de production. Les cuves en cuivre historiques côtoient désormais des installations ultra-modernes en inox.
Aujourd'hui, la brasserie produit entre 150 000 et 200 000 hectolitres par an, distribués dans une cinquantaine de pays, tout en restant fidèle aux traditions de l'Horeca en France et en Belgique.
4. Les pépites de la maison De Brabandere
La brasserie De Brabandere est surtout connue pour ses bières Petrus, qui allient tradition et innovation. Voici quelques-unes de leurs cuvées phares :
🍺 Petrus Blond (6,5 % vol.)
Dégustation : Robe brillante, d'un doré assez soutenu. Mousse assez instable. Le nez est fortement marqué par les odeurs de maïs et de chou, rappelant les odeurs d'une malterie. En bouche, notes encore exacerbées malgré la présence d'arômes de fruits jaunes, de fruits cuits, de figue, de porto, de caramel, de résine et de végétal. Bière assez douce, mais avec une bonne amertume.
Analyses : Couleur 12,5 EBC | Amertume 20 BU
🍺 Petrus Gouden Tripel (7,5 % vol.)
Dégustation : Robe jaunâtre, assez pâle, d'aspect limpide, presque brillante. Des odeurs peu agréables de soupe et d'oxydation s'en dégagent. La bouche, moelleuse, présente un bel équilibre entre l'acidité, le salé et la post-amertume, mais avec une âcreté persistante.
Analyses : Couleur 9,2 EBC | Amertume 20 BU
🍺 Petrus Dubbel Bruin (6,5 % vol.)
Dégustation : Sa couleur brune cuivrée est superbe. La bière est limpide, mais sa mousse est instable. Le nez est fruité avec une légère note florale, accompagné d'odeurs de solvant et d'oxydation (fruits cuits, pomme, prune). La bouche est sucrée et légèrement acide, ce qui atténue l'amertume.
Analyses : Couleur 90,5 EBC | Amertume 27 BU
Le secret de vieillissement des Petrus en vieilles brunes flamandes
Vieillissement et méthode : Le clou de la visite de la brasserie est la salle des foudres, où la Petrus Sour vieillit pendant deux ans dans de grands foudres en chêne français d'une capacité de 220 hectolitres.
Rôle du bois : Le bois n'est pas utilisé pour donner un goût boisé, mais sert de support ou de « terreau » pour les micro-organismes qui transforment les sucres résiduels de la fermentation principale en acides, en alcool plus fort et en esters.
Perméabilité et oxydation : Le bois agit comme une cloison perméable permettant à l'air de traverser vers la bière pour entraîner une oxydation maîtrisée. Ce processus très lent permet d'obtenir, après deux ans d'attente, une bière acidulée rafraîchissante dotée d'un arôme très fruité.
Conclusion : Une aventure familiale qui perdure
Alors que la sixième génération s'annonce déjà — le jeune fils d'Albert exerçant déjà ses talents de « contrôleur qualité » en goûtant les verres de son père —, la Brasserie De Brabandere prouve qu'indépendance, audace et respect du produit sont les meilleurs garants de la pérennité.
À Bavikhove, l'histoire ne fait que continuer.